Sébastien Rioux

Publié le 21 juillet 2016*

Sébastien Rioux est professeur au Département de géographie de l’Université de Montréal. Ses recherches gravitent autour des thèmes que sont l’économie politique de l’alimentation et du bien-être, la géographie du travail et de la santé, ainsi que la sociologie du développement. À l’heure actuelle, il travaille sur le rôle des politiques rizicoles sur la sécurité alimentaire, le développement économique et les réformes agraires en Asie du Sud-Est.


Entrevue par Benoit Marsan, en vue de la communication qui aura lieu le 31 août à 13 h 30 intitulée « Un festin de Tantale : La faim, la famine et la formation de la classe ouvrière britannique entre 1830 et 1914 ».


Benoit Marsan : Des phénomènes tels la faim et la famine ne sont pas propres au capitalisme. Comment alors ces enjeux se transforment-ils par rapport à la Grande-Bretagne du 17e et du 18e siècle ?

Sébastien Rioux : Certes, le capitalisme n’invente ni la faim ni la famine. À mon sens, une dimension essentielle pour comprendre l’évolution de ces phénomènes réside dans l’accroissement de la distance physique, institutionnelle et sociale entre le capitalisme « agraire » des 17e et 18e siècles et un capitalisme industriel qui émerge à partir de la fin du 18e siècle. Il ne s’agit donc pas simplement de rendre compte du processus historique par lequel les producteurs directs sont séparés de leurs moyens de production, mais aussi de comprendre la dissolution graduelle des normes, responsabilités, devoirs et relations de pouvoir qui jusque là unissaient les acteurs sociaux.

L’effritement graduel des responsabilités et devoirs ayant historiquement uni la paysannerie et l’aristocratie terrienne, de même que la recomposition progressive de ce lien à travers la formation d’une classe ouvrière et d’une bourgeoisie devant toutes deux assurer leur reproduction par le truchement du marché, transformeront durablement la faim et la famine en phénomènes sociaux. Dans une société capitaliste, ceux-ci ne sont jamais le résultat d’un manque de nourriture, mais plutôt de l’incapacité des classes les plus pauvres à obtenir des aliments de qualité en quantité suffisante et à prix abordable. Dans la mesure où l’abondance de nourriture est caractéristique des relations sociales capitalistes, la faim et la famine sont autant d’expressions corporelles des inégalités économiques fondamentales traversant les sociétés modernes.

Lire la suite…

Benoit Marsan

Publié le 30 juin 2016*

Benoit Marsan, candidat au doctorat en histoire du Centre d’histoire des régulations sociales et chargé de cours à l’UQAM et à l’UQO, vient de publier un ouvrage sur le Parti communiste du Canada et les sans-emploi pendant la crise des années 1930 à Montréal. Il propose d’analyser le rôle de leur mobilisation dans la construction du problème social qu’est le chômage.


Entrevue par Cory Verbauwhede, en vue de la communication qui aura lieu le 31 août à 13 h 30 intitulée « Chômage et citoyenneté à Montréal, 1929-1939 ».


Selon Benoit Marsan, c’est grâce à la mobilisation citoyenne des sans-emploi et à leurs demandes de droits et de justice sociale que le principe de l’assurance a acquis une véritable légitimité au Québec et au Canada dans les années 1930. Paradoxalement, le chômage est devenu constitutif de l’identité de classe des travailleurs, en tant que risque partagé dont il faut pouvoir se prémunir.

Cory Verbauwhede : Parlez-nous un peu du phénomène que certains décrivent comme « l’invention du chômage ».

Benoit Marsan : Pour schématiser, il y a deux principaux courants historiographiques. Le premier part du point de vue de l’État et des élites, et le deuxième adopte la perspective des sans-emploi. Ces deux courants ne portent pas le même regard sur le chômage en tant que phénomène.

Par exemple, Christian Topalov étudie comment le mouvement philanthropique et les réformateurs sociaux s’intéressaient au problème du chômage à la fin du XIXe siècle et comment l’État en est venu à intervenir sur le phénomène. C’est donc une histoire qui part du haut de la structure sociale et qui est très institutionnelle. Pour ces analystes, le chômage apparaît lorsqu’on commence à comptabiliser les statistiques en vue de la mise en place de programmes qui nécessitent de distinguer les sans-emploi des pauvres en général, notamment afin de réguler davantage le marché du travail.

L’autre courant, dont je fais partie, est d’inspiration plutôt marxiste. Ces penseurs comprennent le chômage comme l’envers de la médaille de la transformation du travail et plus particulièrement de la généralisation du salariat. Leurs études se focalisent plus sur les batailles des travailleuses et travailleurs afin de changer leurs conditions de vie. Le phénomène que l’État désignera « chômage » existait avant son intervention et ces travaux font une histoire vue « d’en bas » afin de comprendre comment ces nouvelles désignations sont imposées « d’en haut » et de relever les résistances qui y sont opposées, l’idée étant de partir de la perspective de la classe ouvrière. Ainsi, lors des premières manifestations de sans-travail en Angleterre en 1817, le terme « chômage » n’existait pas, mais la situation vécue n’en était pas moins réelle. Les élites voyaient les sans-emploi comme une menace et cherchaient à endiguer, à contrôler et à réguler leurs multiples mouvements de revendications, par des interventions souvent philanthropiques et parfois étatiques. Bref, dans cette perspective, le chômage précède en quelque sorte son « invention ».

Lire la suite…

Jean-Philippe Bernard

Publié le 20 juin 2016*

Jean-Philippe Bernard est candidat au doctorat en histoire à l’UQAM sous la direction de Magda Fahrni et la codirection de Karine Hébert. Ses recherches portent sur les programmes de colonisation au Québec pendant la Grande Dépression. Plus spécifiquement, il cherche à retracer l’expérience et le vécu des colons à travers les questions de genre et de citoyenneté par l’entremise des relations avec l’État québécois. Dans le cadre du colloque Question sociale et citoyenneté, il propose une communication intitulée « De désirable à indésirable. Le choix des colons dans le mouvement de colonisation des années trente : le cas de l’Abitibi et du Bas-Saint-Laurent » qui aura lieu dans le cadre d’un panel sur la pauvreté, le chômage et la formation de la classe ouvrière.


Entrevue par Benoit Marsan, en vue de la communication qui aura lieu le 31 août à 13 h 30 intitulée « De désirables à indésirables. Le choix des colons dans le mouvement de colonisation des années trente : le cas de l’Abitibi et du Bas-Saint-Laurent ».


Benoit Marsan : En quoi la colonisation des espaces québécois au cours de la Grande Dépression s’articule-t-elle avec la question sociale?

Jean-Philippe Bernard : Malheureusement, l’historiographie ne s’est pas vraiment penchée sur cet aspect de la colonisation. Pourtant, juste pour l’Abitibi, c’est plus de 10 000 personnes qui ont été déplacées sous les différents programmes de colonisation durant les années 1930. Beaucoup de gens qui ont donc vécu – ou subi, selon les interprétations – cette aventure et ont ainsi été confrontés à la « question sociale » à travers ce processus. Notamment, cet aspect est central pour les colons dans leurs relations avec l’État ou encore dans la foulée de leurs décisions individuelles ou familiales. Pour faire bref, comme on ne s’est pas encore intéressé outre mesure à cette dimension de la colonisation, il est donc possible de réinterpréter ce phénomène historique à l’aune de la question sociale.

Lire la suite…

De désirables à indésirables. Le choix des colons dans le mouvement de colonisation des années trente : le cas de l’Abitibi et du Bas-Saint-Laurent

Jean-Philippe Bernard
Mercredi le 31 août 2016 à 13 h 30

La contribution de Jean-Philippe Bernard, doctorant en histoire à l’UQAM (Boursier CRSH), propose de considérer l’histoire de la colonisation des régions périphériques du Québec dans les années 1930 comme un exemple de régulation sociale mettant en jeu la notion de citoyenneté. En effet, les autorités, pour réduire le problème du chômage de masse des grandes cités laurentiennes, mettent sur pieds un dispositif de sélection des candidats à la colonisation selon des critères qui répondent à la définition du « bon citoyen ». C’est à travers une analyse de la fabrique des inégalités sociales et civiques dans les années 1930 que se prête cette étude innovante, qui confronte les normes publiques avec les stratégies individuelles autour de la figure, hautement investie politiquement au Québec, du colon.

Lire la suite…

Un festin de Tantale : La faim, la famine et la formation de la classe ouvrière britannique entre 1830 et 1914

Sébastien Rioux
Mercredi le 31 août 2016 à 13 h 30

Sébastien Rioux, professeur adjoint de géographie à l’Université de Montréal, finalise actuellement une monographie, tirée de sa thèse de doctorat, intitulée Spaces of Distribution: The Political Economy of Food in Britain 1830-1914. Dans cette communication, il propose d’analyser comment la faim a pu constituer, au XIXe siècle britannique, une expérience de classe, constitutive de son identité sociale. À travers cette communication, S. Rioux proposera de s’interroger sur la façon dont le capitalisme régule par la faim le corps ouvrier et le corps social, et comment la lutte pour la survie et l’accès à la nourriture devient, au sein du peuple, une condition première d’exercice de la citoyenneté. L’intérêt de cette approche originale sera également d’apporter les outils de l’analyse géographique d’une part, à savoir les dimensions spatiales des phénomènes de famine, mais aussi de mobiliser les concepts des sciences politiques, cruciaux pour aborder la question de la citoyenneté.

Lire la suite…

Chômage et citoyenneté à Montréal, 1929-1939

Benoit Marsan
Mercredi le 31 août à 13 h 30

Benoit Marsan, candidat au doctorat en histoire du CHRS (boursier FRQSC) et chargé de cours à l’UQAM vient de publier un ouvrage sur la lutte des chômeurs québécois pendant la crise des années 1930. Il propose ici d’analyser le rôle de la mobilisation des « sans emploi » dans la construction du problème social qu’est le chômage. C’est grâce à cette mobilisation citoyenne, à cette demande de droits et de justice sociale, que le principe de l’assurance, dans les années 1930, va acquérir une véritable légitimité. Le chômage, paradoxalement, devient constitutif de l’identité de classe des travailleurs québécois, en tant que risque partagé dont il faut pouvoir se prémunir.

Lire la suite…