Œuvrer au sein du « département des Questions Sociales »* : Inspectrices du travail et citoyenneté sociale au tournant du 20e siècle

Magda Fahrni
Jeudi le 1er septembre 2016 à 13 h 30

Une des principales spécialistes de l’histoire sociale des femmes au Canada (codirectrice de Canadian Women: A History, 2011), Magda Fahrni s’intéressera à la réalité des inspectrices du travail au tournant du XXe siècle au Québec. Elle éclairera ainsi un pan important des réformes sociales qui sont mises en oeuvre à cette époque d’industrialisation accélérée. Aborder le rôle de certaines femmes dans la conception et la mise en oeuvre de mesures sécuritaires permet de réfléchir différemment aux enjeux de citoyenneté. Car les réformes visent principalement des catégories d’individus qui, bien que reconnus comme travailleurs, sont pourtant exclus de la citoyenneté formelle (les femmes et les enfants). L’intégration du concept de « citoyenneté sociale » permettra de nourrir les débats de cette séance.

Amélie Lemieux, Louisa King, Clémentine Clément, Madame L.D. Provencher, Mademoiselle Deguise : ces noms ne figurent pas dans les ouvrages de synthèse consacrés à l’histoire des femmes québécoises. Pourtant, ce sont des femmes « pionnières », en quelque sorte : avec leur collègue Robertine Barry, mieux connue pour son œuvre littéraire et son militantisme féministe, ces femmes constituaient les premières cohortes d’inspectrices du travail au Québec.

Embauchées pour faire partie de l’équipe d’inspection des manufactures mise sur pied en 1888, ces femmes participaient à l’élaboration de mesures sociales adoptées, dans un élan de réformisme libéral, pour contrer certaines des conséquences de l’industrialisation. Sans surprise, peut-être, elles avaient comme mandat précis l’inspection des lieux de travail fréquentés par les femmes et les enfants; l’objectif était de protéger les travailleurs perçus comme les plus vulnérables contre les abus liés au capitalisme industriel.

Cette communication vise à comprendre les rôles joués par ces femmes dans l’élaboration de mesures de citoyenneté sociale dans le Québec du tournant du XXe siècle. En tant qu’inspectrices de lieux de travail féminins et juvéniles, elles étaient chargées de faire respecter les lois qui visaient à assurer à ces travailleuses et travailleurs un milieu de travail acceptable – de leur assurer un minimum de ce que le sociologue anglais T.H. Marshall a appelé, en 1949, la citoyenneté sociale. Pour Marshall, les droits sociaux étaient une invention du XXe siècle, précédés par les droits civils au XVIIIe siècle et les droits politiques au XIXe. Cependant, comme de nombreuses chercheuses féministes l’ont fait remarquer, le schéma de Marshall ne fonctionne que pour les hommes blancs : les femmes, comme les hommes de groupes racialisés, ont acquis certains des droits liés à la citoyenneté beaucoup plus tard. Ainsi, ces inspectrices du travail tentaient d’assurer une protection sociale à des travailleurs juvéniles et des travailleuses qui n’avaient ni droits politiques ni, dans certains cas, droits civils. Les relations entre ces inspectrices, femmes instruites provenant de la petite bourgeoisie, et les jeunes ouvrières qu’elles étaient censées protéger étaient complexes. Dans les rapports fournis à leur supérieur par ces inspectrices, on s’aperçoit de moments de sympathie ou de solidarité entre femmes, mais ce qui ressort davantage, ce sont les moments d’incompréhension, de condescendance et de jugements teintés par des différences d’âge et de classe sociale.

Par ailleurs, au sein de la fonction publique québécoise naissante, ces inspectrices embauchées par le Ministère des Travaux publics et du Travail occupaient une place particulière. Confinées au dossier « femmes et enfants », elles étaient moins nombreuses que leurs collègues masculins et elles avaient parfois de la difficulté à se faire écouter par les patrons et les contremaîtres des usines qu’elles inspectaient. Femmes célibataires et veuves, elles avaient besoin du salaire qui accompagnait ce travail, mais ce salaire était moindre que celui de leurs collègues masculins et elles avaient peu d’opportunités d’avancement professionnel. Enfin, si ces inspectrices bénéficiaient d’un statut social et de privilèges de classe qui n’étaient pas partagés par les ouvrières en usine, elles ne jouissaient pas, elles non plus, dans ce début du XXe siècle, des droits liés à la citoyenneté politique.

À partir d’un corpus de sources constitué des rapports annuels des inspectrices, des archives du Ministère des Travaux publics et du Travail, de recensements et d’annuaires Lovell, cette communication cherche à comprendre les liens entre l’industrialisation, la citoyenneté sociale et le genre. Dans quelle mesure le réformisme maternaliste et ces mesures qui promettaient la citoyenneté sociale compensaient-ils les inégalités inhérentes au capitalisme industriel? Quelles étaient les limites de cette législation protectrice qui visait les femmes et les enfants?

* C’est le nom que Louis Guyon, Sous-ministre du Travail, donnait (à la blague) au Ministère des Travaux publics et du Travail. Québec, Rapport du Ministre des Travaux publics et du Travail (RMTPT), 1920-1921, Rapport de M. Louis Guyon, Sous-Ministre du Travail, Montréal, le 30 juin 1921, p. 79.

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