Sciences du psychisme et citoyenneté dans les institutions de rééducation pour jeunes délinquantes en France et en Belgique (1945-1970)

David Niget
Jeudi le 1er septembre 2016 à 11 h

Réputé pour ses travaux sur la rééducation des mineurs au Québec, en France et en Belgique, David Niget (U. d’Angers, France) est un collaborateur très assidu du Centre d’histoire des régulations sociales. Sa réflexion sur l’observation médico-pédagogique, qui se développe en France entre 1945 et 1970, permettra de mettre en lumière l’ascension des experts dans la définition et le traitement de la délinquance juvénile. Ses réflexions révèleront le double mouvement instauré par ces nouvelles approches : incitation à l’autonomisation des jeunes, d’une part (en tant que citoyens en devenir), et subjectivation croissante de ces mêmes jeunes, ciblés par des thérapies nouvelles invasives de leur intimité psychique, d’autre part. Il ne s’agira pas de dévoiler uniquement les processus de prise en charge, mais d’examiner la réaction des jeunes à l’endroit de ceux-ci. L’agentivité historique de la jeunesse sera donc au coeur de la réflexion.

Cette communication se propose d’analyser l’influence de l’expertise des sciences du psychisme au sein de la justice des mineurs en France et en Belgique après la Seconde Guerre mondiale. Nous examinerons en particulier la construction de cette expertise à travers les pratiques quotidiennes de l’ « observation médico-pédagogique » des jeunes filles délinquantes dans deux institutions différentes : l’Établissement d’observation de l’État de Saint-Servais en Belgique et la Section d’observation du Bon Pasteur d’Angers, en France, entre 1945 et 1970.

La pratique de l’expertise médicale et psychologique modifie très largement le fonctionnement de la justice des mineurs après guerre, bouleversant l’étiologie de la délinquance juvénile et créant un nouvel espace d’intervention pour les experts.

Les implications de cette irruption des sciences du psychisme dans le dispositif judiciaire sont doubles et paradoxales, favorisant d’une part une meilleure compréhension de la subjectivité des acteurs et mettant à l’ordre du jour leur autonomisation sous les termes d’une citoyenneté à construire, mais consacrant dans en même temps la subjectivation des jeunes au nom des théories psychanalytiques et les maintenant de ce fait dans une position subalterne dans les institutions de rééducation. En outre, le caractère genré de cette expertise renforce encore les effets contradictoires du traitement institutionnel.

Notre principale interrogation portera sur cette injonction paradoxale à la citoyenneté à l’heure de l’avènement d’une expertise assujettissante, mais aussi sur les stratégies et capacités d’agir des jeunes face à ces nouvelles pratiques, entre soumission et subversion. La citoyenneté sera ainsi conçue à la fois dans sa dimension normative telle qu’elle est énoncée dans les institutions après-guerre, mais aussi comme un outil d’analyse historique pour envisager les capacités des « mauvaises filles » à faire évoluer les normes sociales.

Lire notre entretien avec David Niget