Isabelle Perreault

Publié le 4 juillet 2016*

Isabelle Perreault est historienne professeure adjointe au département de criminologie de l’Université d’Ottawa. Elle est membre du projet de recherche Sociologie historique du suicide au Québec, 1763-2000.


Propos recueillis et mis en forme par Martin Robert, en vue de la communication qui aura lieu le 2 septembre à 13 h 30 intitulée « Les débats moraux autour des projets de lois sur l’avortement et la tentative de suicide au Canada, 1969-1972 ».


Martin Robert : Pourquoi penser ensemble suicide et avortement ?

Isabelle Perreault : Bien sûr, la question du suicide et celle de l’avortement sont différentes, entre autres parce que le fœtus n’est plus considéré comme une personne juridique dans le droit canadien, il n’a donc pas les droits reconnus à une personne. Le suicide concerne des personnes juridiques réputées rationnelles. Pourquoi penser ensemble le suicide et l’avortement ? Parce que souvent, les personnes qui sont pour l’avortement sont aussi contre le suicide, ce qui peut sembler paradoxal. J’ai voulu comprendre pourquoi. Politiquement parlant, je suis pro-choix dans les deux cas, mais par mes recherches, je cherche moins à justifier l’avortement ou le suicide qu’à savoir comment on les a conçus dans l’histoire.

MR : Comment cette réflexion s’inscrit-elle dans votre parcours de chercheure ?

IP : D’autres chercheurs, surtout en philosophie depuis une vingtaine d’années, reparlent du concept de « biopolitique ». Par exemple Judith Butler dans Precarious life: the powers of mourning and violence (2004), Giorgio Agamben dans Homo Sacer. I, Le pouvoir souverain et la vie nue (1997) et Homo Sacer, IV, 2, L’Usage des corps (2015) ou encore Roberto Esposito dans Bìos: Biopolitics and Philosophy (2008). Ces auteurs, pour ne nommer qu’eux, me permettent de mieux penser les rapports entre les formes de vie, la mort et l’État. La question des options de vie (terme utilisé par Alvaro Pirez) se rattache à un plus vaste projet sur le corps, soit la question de la liberté de faire ce que l’on veut avec notre corps et par conséquent sur le rapport entre l’État et la régulation politique des individus et/ou la régulation juridique des corps. Pourquoi l’État s’ingère-t-il dans la gestion, régule-t-il les corps de ses citoyens lorsqu’il est question de comportements qui relèvent de la morale personnelle ? Comment penser la liberté qu’ont (ou pourraient avoir) les individus à performer des pratiques qui n’impliquent que leurs propres corps ? En ce moment, je me concentre plutôt sur les archives officielles, comme les débats parlementaires et les jugements de la Cour suprême, et sur les archives des mouvements militants qu’ils soient pour ou contre l’avortement et le suicide. En parallèle, je suis également en train de lire la littérature sur le statut de personne juridique car les individus qui vivent sur un territoire donné (État) ne sont pas nécessairement reconnus comme des personnes en tant que telles. On sait par exemple que l’État a régulé, par la stérilisation, les corps de certains humains qui n’avaient pas le statut de personne juridique (femmes, autochtones, déficients mentaux). Y a-t-il une différence dans l’application des politiques étatiques selon que l’on soit reconnu comme une personne ou non ? Quelles sont les conséquences de la Charte des droits de la personne sur la manière dont on pense les comportements individuels ?

J’ai beaucoup aimé par exemple le livre du juriste Jean-Pierre Baud, L’Affaire de la main volée. Une histoire juridique du corps (1993). Si quelqu’un trouve une main coupée par terre et décide de la prendre, est-ce un crime contre la personne ou contre la propriété ? Est-ce une profanation de cadavre ou le vol d’un bien ? Pour la plupart des États dans le monde, il s’agirait d’un crime contre la propriété au sens du droit. Le corps, c’est toujours à la fois quelque chose et quelqu’un. On pourrait faire une histoire semblable par exemple avec l’histoire des esclaves, qui étaient autrefois des propriétés et qui sont ensuite devenus des personnes. Qu’est-ce que ça implique ? Comment penser historiquement que le corps humain, vivant ou mort, puisse être une chose ou une personne selon un espace/temps déterminé ?

MR : Pourquoi, comme historienne, étudier le corps ?

IP : C’est le point commun entre mes différents intérêts de recherche. Mais les mots-clés qui définissent le mieux mes intérêts de recherche, c’est la liberté, la responsabilité, la biopolitique. Pour l’instant, je m’intéresse davantage à ce qu’on fait avec son propre corps et non pas avec le corps des autres. J’interroge ces pratiques en parallèle avec les notions d’intention et de rationalité. J’ai d’abord fait ma maîtrise sur les discours normatifs sur la sexualité conjugale au Québec, pour ensuite m’intéresser au doctorat aux comportements transgressifs liés à des troubles mentaux, et ce, à partir des archives de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu dans la première moitié du XXe siècle. En matière de sexualité, on prescrivait explicitement aux gens comment avoir des relations sexuelles (monogames et procréatives), quoi faire, quoi ne pas faire avec leur corps (et le consentement de l’autre). En psychiatrie, on restreignait le corps « dérangeant » en le mettant hors de vue, à l’asile. Il y toujours cette présence des corps.

MR : Dans votre recherche sur le suicide, qu’est-ce qui vous intéresse surtout ?

IP : Pour ce projet, celui sur le suicide, je m’intéresse surtout au « set-up » des suicidants et suicidés, c’est-à-dire à la manière dont les individus qui s’enlèvent la vie « agissent » leur mort selon des scripts suicidaires qui s’inscrivent eux aussi dans le temps et dans l’espace.

MR : Les scripts ?

IP : La théorie des scripts vient du sociologue américain John Gagnon. Gagnon a entrepris dans les années 1950-60 de faire une sociologie des comportements sexuels. Je me suis intéressée à lui en étudiant la sexualité il y a quelques années. Il a utilisé le concept de scripts pour montrer la force des contingences historiques, notamment, lorsqu’il est question de comportements sexuels. Les gens ne se comportent généralement que selon les informations qu’ils ont pu glaner ici et là tout au cours de leurs vies. Il n’y a donc pas beaucoup d’originaux, de marginaux en matière de sexualité. On peut ainsi dire qu’il n’y a pas beaucoup de grands inventeurs qui proposent, à leur insu ou non, de nouvelles manières de faire, dans ce cas-ci de manières d’avoir une vie sexuelle active.

Avec mon collègue en études littéraires, Alex Gagnon, nous avons eu l’idée d’appliquer cette théorie des scripts au suicide et de chercher à voir une certaine régularité suicidaire. Les gens s’enlèvent la vie à peu près toujours de la même manière. Je pensais depuis un certain temps à importer les théories goffmaniennes à l’étude du suicide mais mon collègue Alex m’a alors fait remarquer que pour Goffman, la représentation de soi implique la présence d’un public (et d’une interaction avec ce dernier) alors que le suicide est un geste (d’ordinaire) que l’on exécute en solo. Tu te donnes la mort seul, le public est post-mortem (police, famille, etc.). En lisant les enquêtes du coroner, on a cherché à y lire les traces d’une certaine « mise en scène ». Certains individus ont clairement pensé à la manière de partir, alors que pour d’autres, le geste semble plus impulsif. Les traces que nous retrouvons dans un cas comme dans l’autre nous donnent à penser que les gens se suicident selon ce qu’ils définissent comme étant un suicide suivant un certain imaginaire social et culturel. De la même manière, les acteurs du système de justice (les coroners par exemple) liront un suicide selon des codes partagés, qui impliquent à la fois des variables sociales (histoire de vie du suicidé) et des variables administratives (le droit pénal). Comme pour la sexualité, il y a très peu d’excentriques en matière de comportement suicidaire. Notre hypothèse, c’est donc que les gens se suicident toujours selon l’idée qu’ils se font de ce que doit être un suicide « idéal ». Nous avons étudié cette régularité à partir des cas qui posent problème, comme si l’exception confirmait la règle en quelque sorte.

MR : Voulez-vous remettre en cause les frontières de ce qu’on appelle le suicide ?

IP : Oui. Certains suicides sont plus évidents que d’autres, ils répondent à plusieurs codes associés au suicide (seul, chez soi, par pendaison dans le sous-sol ou intoxication dans la chambre à coucher). Si le suicide est ambigu, la définition que le coroner va faire du décès va également dépendre de l’histoire personnelle de l’individu. Par exemple, si un individu a un diagnostic psychiatrique, on a tendance à inscrire son suicide dans un curriculum de vie qui « va de soi ». Dans ces cas, c’est donc plus l’histoire de la vie du suicidé qui va expliquer son décès que la manière dont il s’enlève la vie. Selon moi, à la lecture des archives, ce n’est pas évident de déterminer qu’un décès est un suicide, un homicide ou un accident si on ne l’inscrit pas dans une logique scriptée d’avance tant par les suicidés eux-mêmes que par les personnes appelées à en rendre compte.

Avec Jean-François Cauchie et Patrice Corriveau, nous avons le projet d’interroger les premiers appelants sur les scènes de décès, comme les coroners, les policiers, les ambulanciers, pour savoir comment ils lisent les décès, particulièrement les suicides « hors normes ». Dans quelles conditions vont-ils conclure qu’il s’agit d’un accident, par exemple dans les cas d’adolescents qu’on retrouve pendus après un jeu d’asphyxie ? On constate aussi que les enquêtes sont plus poussées lors de suicides extrêmement violents performés par des femmes ou encore lorsque les suicidés ont un dossier judiciaire, etc. Bref, ces décès font l’objet d’enquêtes plus approfondies pour des raisons liées au genre ou au passé « criminel » des individus. Il s’agit ici de s’intéresser aux cas qui « posent problème ». Si le coroner se gratte la tête, c’est probablement parce que ce cas-là dévie de la régularité suicidaire (l’annonce à la famille influencerait aussi le verdict et plusieurs coroners auraient pour habitude d’émettre des verdicts ouverts dans certains cas bien précis).

MR : Quels sont vos autres projets pour la suite ?

IP : Je travaille sur la photographie. J’ai récemment présenté, à Calgary, une communication sur les photographies prises sur les scènes de suicide et que l’on retrouve dans les enquêtes du coroner. J’explorais le malaise que l’on peut avoir en tant que chercheurs à « montrer » certaines photos par crainte d’une réaction trop forte du public. J’ai en effet un problème en tant que chercheure à utiliser ces images que je qualifie de « gores ». J’ai montré lors de cette présentation la photo d’une personne décédée provenant d’une enquête de suicide. Puis, j’ai montré un dessin réalisé à partir de cette photo (dessin par Isabel McDonald). Même si tout le monde savait bien qu’une photo est construite par l’appareil, par le photographe, par le procédé de développement, etc., autrement dit, qu’elle ne nous fait pas accéder à la réalité en tant que telle, certaines personnes présentes ont ressenti plus de « douleurs » à voir la photo que le dessin. Je veux tenter de comprendre pourquoi ces images posent problème alors que d’autres (les camps de la mort par exemple) n’en posent pas. C’est ce qui m’a aussi donné l’idée d’une bande dessinée sur le suicide, un projet que j’entends mener avec mon ancien directeur de thèse, André Cellard.

*Cette entrevue sera publiée simultanément sur le site d’Histoire engagée dans une section dédiée au colloque. HistoireEngagee.ca est un site Internet soucieux de commenter l’actualité dans une perspective historique. À cet effet, il propose des blogues, de courts articles et du contenu multimédia abordant des enjeux propres au Canada, au Québec et à la scène internationale, inspirés par une démarche historienne rigoureuse dans un style accessible.